Hommage à Maurice Regnaut, le 20 décembre 2006, à Strasbourg

Hommage à Maurice Regnaut
poète, écrivain et traducteur
le mercredi 20 décembre 2006
à 16 heures
salle Louis Pasteur, Palais Universitaire
9 place de l’Université à Strasbourg

 

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Maurice, en tout et pour tout, et pour tous, aura été un professeur atypique, inclassable. Parfaitement indifférent à sa propre carrière, discret, solitaire, il s’est voulu à l’université un « pédagogue », non un spécialiste. Mais pas au sens convenu, en un sens à lui seul d’une pensée qui avait lieu comme rencontre et comme voix. « Je n’ai jamais pu écrire une ligne pour mes cours » m’a-t-il un jour confié. Et pour cause. En rien l’enseignement de Maurice n’était transmission d’un savoir préétabli, en rien une parole inscrite dans une « discipline » autre que la sienne propre, celle qui en tout apprenait à penser en inventant son aventure. Enseigner, écrire, traduire étaient pour Maurice un seul et même travail : nombre de ses écrits critiques sont ce qu’il a appelé des « causeries » dont le texte n’est qu’une transcription à posteriori. Sa force critique était sa force d’invention poétique. Qu’on l’ait admiré ou qu’on s’en soit détourné, nul n’a pu, à Strasbourg ou ailleurs, rester indifférent à l’étoffe unique, au déroulement orageux de cette parole qui vous emmenait dans son labyrinthe lent, dans son déploiement sûr, intense, nul n’a pu échapper au théâtre éclatant de cette pensée. Parce que Maurice était de ceux, rares, qui vous font comprendre qu’il est deux conditions pour une parole originale : ne pas avoir oublié de savoir, de tout savoir, et ne pas avoir oublié d’oublier tout ce qu’on croit savoir. Son exigence n’était jamais de raffiner, ni même d’ajouter, mais de tout reprendre à son fondement, et de simplifier. Pour montrer la force des évidences que les savoirs occultent. Pensée, parole, qui en tout et pour tout étaient d’une logique rigoureuse et d’un rythme de vie. « Il faut dire une chose, et une seule à la fois » me disait un autre jour Maurice. « Mais à peine dite, à peine ta tente plantée, il faut repartir. Et ne jamais redire ce qui a déjà été dit, ne jamais revenir en arrière, c’est comme ça, tu vois, c’est une transhumance sans fin ».

Olivier Kachler

programme en cliquant sur la suite de note (découvrir aussi un texte de Maurice Regnaut)

 

Hommage à Maurice Regnaut (1928-2006)

Enseignant à l’Université de Strasbourg de 1969 à 1989, Maurice Regnaut nous a quittés en juin dernier. Il fut un homme de création et d’écriture : poète (Recuiam, LBLBL, Charade événementaire, Nous), écrivain de théâtre (Flaminal Valaire, Pacifique Chili et de nombreux inédits), romancier, critique et traducteur, il laisse une trace profonde dans la mémoire de ceux qui ont eu la chance de le connaître ou de le lire.

Mais il nous lègue aussi et surtout une œuvre riche et abondante, faite de très nombreux textes inédits qui méritent aujourd’hui de trouver éditeur. Comme l’écrivait Claude Adelen en 1980, ce que nous pouvons lire ne constitue que « l’affleurement d’un iceberg poétique considérable ». Traversant tous les genres pour en changer la conception, récusant la séparation de l’ordre littéraire et du politique, refusant tous les académismes, l’œuvre de Maurice Regnaut invente une poétique du refus qui ne cesse d’interroger notre présent. Elle est, ainsi que l’écrivait Aragon, « un grand souffle, déchiré par le vent moderne ».

C’est donc non seulement à l’enseignant et à l’infatigable traducteur, mais aussi à l’écrivain et au penseur exigeant que souhaitent rendre hommage ses amis, ses collègues, ses anciens étudiants, ainsi que des écrivains. A travers des témoignages, des poèmes lus, des textes traduits et des réflexions critiques, à travers chansons, musique et théâtre, c’est à un moment intense de rencontre et de découverte que sont conviés tous ceux qui ne veulent plus que Maurice Regnaut soit seulement, comme l’écrivait encore Aragon à son sujet, « un homme qu’on ignore parce que nous vivons au temps des sourds ». Un hommage est un travail d’écoute et de reconnaissance de l’inconnu.

 

 

PROGRAMME

Ouverture par François-Xavier CUCHE, Président de l’Université
Marc Bloch.
Lecture : - extraits de LBLBL - quatrième de couverture de Charade événementaire
Olivier KACHLER, ancien étudiant et ami de Maurice Regnaut, agrégé de Lettres, lecteur de français au Japon.
Maurice à son commencement
Lecture : Aternel (poèmes inédits)
Bernard LEUILLIOT, Professeur honoraire à l’Université de Caen et ami de Maurice Regnaut.
Correspondance avec Louis Aragon
Chansons par Liselotte HAMM et Jean-Marie HUMMEL, chant et
accordéon : Huguenottenfriedhof (Le cimetière des Huguenots) de Wolf Biermann, dans une traduction de M. Regnaut
Lecture : Bamba (poèmes inédits)
Pierre-Etienne HEYMANN, comédien, metteur en scène et pédagogue, a dirigé l’École du Théâtre National de Strasbourg et la Scène nationale de Villeneuve d’Ascq, ami de M. Regnaut.
Maurice Regnaut : l’homme de théâtre
Lecture : Gustel (théâtre, inédit)
Hédi KADDOUR, écrivain, ancien professeur à l’Ecole NormaleSupérieure -Lettres et Sciences Humaines.
Maurice Regnaut, traducteur et poète (sur Mausolée d’Enzensberger)
Bertrand BADIOU, enseignant, chercheur à l’Ecole Normale Supérieure, traducteur et éditeur, étudiant de M. Regnaut en 1977-78, suit plustard son enseignement en auditeur libre.
« Nous sommes des nageurs, nous... » Maurice Regnaut, traducteur des Sonnets à Orphée de Rainer Maria Rilke, (présentation et lecture)
Lecture : extraits poétiques de Recuiam
Alain LANCE, poète et traducteur, ancien directeur de la Maison des écrivains.
Maurice Regnaut et la revue Action poétique
Pascal MAILLARD, enseignant à l’UFR des Lettres de l’Université Marc Bloch.
Le penseur, cet homme obscur
Lecture : extraits poétiques de Nous
Vin d’honneur offert par la Présidence de l’Université et l’UFR des Lettres

Les textes de Maurice Regnaut sont lus par Mathias JUNG et Hermine REGNAUT, comédiens.

 

Prendre la parole, on le croit encore trop, ce n’est pas reconnaître à chaque fois sa propre appartenance à tout l’immense immémorial acquis humain, ce n’est pas décider de son propre mode à chaque fois d’appartenance à ce tout ainsi qui détermine humainement tout, non, prendre la parole, et si hérétiquement que ce soit, ce n’est pas, sens, valeur, perpétuer cet ordre.

Prendre la parole, oui, c’est à chaque fois me retrouver face à tout un énorme immémorial acquis humain, lequel pour moi, en fait, n’est rien d’autre alors que chaos, c’est à partir de ce chaos me constituer à chaque fois un ordre, et quel qu’il soit, sens et valeur, un ordre humain qui soit le mien dont je suis librement ainsi la seule et la pleine origine.

Nihilisme, il a nom en effet nihilisme et s’il est seul fondement aujourd’hui de toute possible humanité enfin humaine et s’il l’est définitivement, ce nihilisme, il l’est d’être ensemble indissolublement ce non et ce oui, ce non à toute déterminante appartenance et ce oui à l’originellement seule, à l’originellement pleine liberté.

En d’autres termes et pratiquement, ce qu’il nous faut enfin, c’est en toute conscience et toute connaissance ignorer comme tel tout ordre reconnu, tout ordre exprimé, écrit, transmis, ce qu’il nous faut, passé toute foi immémoriale, aujourd’hui, et tout deuil, c’est à chaque fois dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire, à chaque fois c’est absolument nous avérer ainsi chacun de nous libre et ne parler qu’à même pleinement notre seule vie.
Maurice Regnaut,
Charade événementaire, quatrième de couverture, Dumerchez, 2004


www.maurice-regnaut.com