De certains acteurs ne dit-on pas qu’ils crèvent l’écran ou qu’ils brûlent les planches ? Je me demande si Raymond Federman, lui, tel un diable facétieux, ne sort pas du papier des revues pour vous prendre par le revers de la veste et vous secouer fortement. De questions et de rires. Après l’avoir découvert au travers du numéro 68 de Le Matricule des Anges, je le retrouve, peut-être encore plus présent, plus interpellant, à la Une de la magnifique revue Fusées. Alors j’en profite pour faire d’une pierre deux coups. Reparler de Federman, parce que ça vaut vraiment le coup et parler de Fusées, parce que… et bien la même chose.
Fusées : « Il faut qu’il y ait du style »
La revue Fusées est d’abord un fort bel objet éditorial. Format presque carré, 22, 7 x 21, 5 cm, 215 pages, bon poids, des reproductions notamment de photos en noir et blanc de très belle qualité. Voilà pour le contenant. Question contenu, littérature, arts, cinéma, gastronomie, sports… annonce la couverture.
Une création de Mathias Pérez qui après avoir beaucoup peint, fréquenté de nombreux écrivains, fondé en 1981 la maison d’édition Carte blanche, crée en 1997 la revue Fusées. Un Mathias Pérez qui découvre l’imprimerie dans les années 80 et qui pour son premier livre imprimé, entièrement composé à la main avait choisi, ce n’est sûrement pas anodin, L’Éléphant de mer de William Carlos Williams. Le titre de Fusées est un hommage à Baudelaire, mais ce n’est pas exclusivement une revue de poésie, « c’est une revue d’art, une sorte de Minotaure des années 2000 » qui s’oppose à « toutes les revues académiquement sérieuses, aux revues du marché artistique comme aux revues de poésie-qui-se-mord-la-queue…. ; il s’agit de faire connaître le travail des écrivains, des peintres, des cinéastes et de toutes autres formes d’expression qui sont peu visibles dans notre monde, et de se nourrir des textes, des rencontres ; d’être au monde, d’être dans le monde ». Par ailleurs, le pari relevé par Fusées était de créer une revue expérimentale avec de beaux matériaux : couvertures très travaillées, format à l’italienne des plus singuliers, papier couché mat seul à supporter la quadrichromie. « Il faut qu’il y ait du style » poursuit Mathias Pérez dans un récent entretien avec Fabrice Thumerel. Avec de la légèreté. « Il s’agit à chaque numéro de créer un colelctif pour offrir à nos quelques centaines de lecteurs un kaléidoscope ou une polyphonie de vues, d’impressions et de formes relatives à notre monde. L’éphémère est notre lot, notre visée. La fulgurance aussi. Nos Fusées doivent traverser les cieux vides de nos vies médiatisées comme autant d’éclairs »
Federman, pari tenu
Pari tenu par Fusées, tout particulièrement avec le poète franco-américain. Peut-être que le sujet est beau, Federman ! Mais toutes les propositions avancées par Mathias Pérez et citées en extrait ci-dessus semblent tenues dans le numéro 9 de Fusées. Il y a là d’abord un époustouflant dossier sur Federman, qui aurait bien pu être le parrain de Fusées ( mais Christian Prigent ou Jean-Pierre Verheggen se sont chargés du boulot !). Vingt et un tableaux pour Federman : commentaires, interview, photos, poèmes de l’auteur, etc. avec des traductions et commentaires de Christian Prigent qui analyse la manière étonnante de Federman, mélange de « réel reconstruit, fiction goguenarde, volubilité hâbleuse et gouaille parodiquement méta-poétique ». ; une extraordinaire correspondance mail entre Henri Raczymov et Raymond Federman, occasion de signaler que ce dernier a un blog dont la visite vaut le détour ; des traductions parfois déjantées de Pierre Le Pillouër, un très émouvant texte de Simone, la fille de Federman sous le beau titre de Mon père le fictionnaire, etc. Le tout monté comme un film, avec des séquences, cela s’enchevêtre mais on ne perd pas le fil, sur le plan de la maquette c’est très réussi, ça rebondit sans cesse, on est entraîné dans le maelström souvent désopilant (mais sur fond de quel tragédie !) de Federman, de ses idées, de ses facéties, de sa capacité d’inventer, de son extraordinaire instinct vital dont sa vie est la meilleure preuve (je renvoie à l’article que j’ai écrit après ma lecture du dernier numéro de Le Matricule des Anges pour l’essentiel de la vie de Federman). Il faudrait tout citer mais on retiendra encore tout particulièrement deux pièces de choix, un article de Nathalie Quintane et un autre d’Alain Frontier où je relève cette notation féconde « la vérité ne peut venir qu’après l’écriture, pas avant » : quant on sait quel sort Moinous (Moi-nous entre autres, alias Raymond Federman) fait subir à la vérité, on en mesure toute la portée.
Mais il n’y en a pas que pour Federman ! La section "Travaux en cours" de la revue présente un texte très fort et très étonnant de Philippe Boutibonnes sur la fumée, décrit comme un « exercice de poésie pratique et efficace », un texte qui donne le vertige et qui est soutenu, épaulé par les peintures d’Alain Sicard. ; puis une importante section "Afrique" avec d’extraordinaires photos de lutteurs d’Ariane Lopez-huici ; et puis ce n’est pas fini, il y a encore un entretien de Cécile Wajsbrot avec…Françoise Hardy et " les Partis-pris", vraiment pris, comme une sacrément belle défense de Jean-Pierre Verheggen par Christian Prigent.
Fusées 9, 27,50 €
Éditions Carte Blanche, 29 rue Gachet, 95340 Auvers-sur-Oise
01 34 48 01 61
Je recommande vivement la visite du site de Fusées, où l’on peut trouver en autres, une video de Raymond Federman (lecture en français de Moinous et Sucette).
www.fusees.org
©florence trocmé
