Anthologie permanente : Liliane Giraudon

De Liliane Giraudon, j’ai signalé à plusieurs reprises les étonnants portraits qu’elle fait paraître sur le site Inventaire/Invention : tels Mon Rimbaud, Ma Sappho, mon Walser, ou Brecht, Pouchkine, Marina Tsvetaïeva, etc.
Je donne ici un extrait d’un texte qu’elle a fait paraître dans le dernier numéro de la très belle revue annuelle de la Maison de la poésie de Nantes, Gare Maritime

> Le matin est un accident – ma chère sœur
La nuit un évènement
Emily Dickinson

[…]

Hier j’ai corrigé les épreuves de « marquise vos beaux yeux »

Hier j’ai brusquement compris que tous les sujets sont des objets à tenir, regarder, traiter.

Hier j’ai relu deux lettres de Benjamin à Gerhard Scholem. Il s’y interroge sur la façon dont l’auteur du Zohar conçoit les articulations phonétiques et les signes graphiques comme dépôts de rapports cosmiques. Il dit plus loin « Souvent je rêve de livres éclatés ».

Hier je me suis cassée une dent.

Hier j’ai marché dans Paris avec Henri. Nous avons mangé des huitres.

Hier j’ai lu avec Thierry le texte commandé par Hubert Colas sur le film Sofia. C’était au théâtre Montivedeo.

Hier j’ai pleuré au milieu de la nuit. J’avais mal aux dents je me disais que c’est ça qui me faisait pleurer mais je savais bien au fond de moi que ce n’était pas vrai.

[…]

Hier j’ai vérifié la domestication de l’artiste par la logique du réseau de cooptation.

Hier j’ai pensé à Queneau bourreau de Bessette. Cette manière qu’il avait de tenir quelqu’un en le lâchant. Elle l’écrit : « Une sorte de tendresse lie les bourreaux. A leur victime ». La place du point renforce grammaticalement la violence du lien.

Hier j’ai appris l’expression italienne « coudre dans du beurre ». Je me suis dit que c’est ce que je faisais quand j’écris.

Hier j’ai entendu parler d’un « tout à l’anglais » comme d’un tout à l’égoût.

Hier j’ai vérifié qu’un calque n’est pas une copie.

Hier je me suis efforcée de réfléchir à l’expression « ouvrir son cœur » durant au moins cinq minutes (montre en main).

Écrire ne collabore pas. Hier j’ai essayé de réfléchir à ça.

Hier je me suis bricolé un grattoir que j’ai rangé avec les gommes. J’appelle l’ensemble « soustraction additive ». Je gomme et je gratte. Le dessin c’est ce qui reste.

[…]

Hier Walser mon bien-aimé. Lui encore lui. Je ne lis que lui. C’est pour son portrait

[…]
Liliane Giraudon, in la revue Gare Maritime 2006 qui donne aussi un court entretien avec Henri Deluy, p. 34 et 35

Liliane Giraudon dans Poezibao :
Note bio-bibliographique,
extrait 1,
lien vers Mon Rimbaud,
Marquise vos beaux yeux, fiche de lecture,
une lecture chez Michèle Ignazi,
extrait 2 (Mon Rimbaud)


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