Anthologie permanente : Raymond Queneau

 

 

Tentative inédite pour cette anthologie d’été. Poezibao se propose de suivre pendant quelque temps, pour le choix des textes, le fil d’une lecture en cours, celle du livre de Jean-Claude Mathieu, Écrire, inscrire, sous titre ″Images d’inscriptions, mirages d’écriture″ (éditions José Corti 2010). Jean-Claude Mathieu, sur la trace des « inscriptions » cite d’innombrables poètes. Poezibao reprendra certaines de ces citations et tentera de les compléter, chaque fois que possible, par un autre texte du même auteur.   
 
 
     •La citation d’Écrire Inscrire   
« Comme nous sont proches et nous touchent ces vingt-six petits être qui composent notre alphabet en un nombre ni trop grand, ni trop petit, et divisible par treize. Cette divisibilité par treize nous invite à considérer l’alphabet enrichi de ses majuscules, ce qui nous donne cinquante deux entités que nous mettrons immédiatement en correspondance biunivoque avec des cartes à jouer [...] Nos petites bêtes qui naissent avec plus ou moins de facilité sous notre plume avant de prendre (ou de ne pas prendre) une forme fixe typographique, fixe, mais non uniforme [...] Nées d’images archaïques bien oubliées, il leur arrive donc de s’incarner de nouveau en objets arbitraires. Ou bien, tordues ou distorses, elles s’éloignent de l’aspect commun jusqu’à défier tout effort de reconnaissance d’un quelconque perceptron. Tout cela fonctionne de bien curieuse façon. Reste obscur encore le prodigieux effort d’abstraction que nous supposons à l’origine de tous les alphabets. Le nôtre a perdu les valeurs mystagogiques de l’hébreu et du grec et que l’arable possède toujours. Il n’est pas interdit de lui trouver encore des vertus secrètes et des charmes latents » ?  
 
Raymond Queneau, préface à Massin, la lettre et l’image, Gallimard, 1973, pp. 5-6, cité in Jean-Claude Mathieu, Écrire Inscrire, José Corti, 2010, p. 157.  
 
 
 
•D’autres textes de Raymond Queneau 
  
 
ALPHABET LITHIQUE 
 
Ils tombent dans la nuit proche 
les sous de la poche trouée 
les cailloux rompus de la roche 
que jette la vague renouée 
 
Le roulement poursuit sa route 
dans la présente obscurité 
l’aumône casse ainsi la croûte 
de cette falaise ébréchée 
 
La monnaie dilapidaire 
de l’océane charité 
fournit par son abécédaire 
tous les poèmes retrouvés 
 
Éclat certain pour le vers proche 
qui provient de ce mur troué 
la pierre naissant de la roche 
par ce souvenir est renouée.  
 
Raymond Queneau, Fendre les flots,  in Œuvres complètes, I, La Pléiade, 1989, p. 533 
 
• 
 
VI 
Nos noms nos mots nos herbes 
sèchent en un vocabulaire 
que lèche un veau qui a bu la prairie 
nos airs nos béhémoths nos monts 
épais légers ou lourds mais verts 
tandis que grisonne l’affiche à la mairie 
que toujours embuent les haines des morts 
et que le soleil dans les narines du gnomon 
insuffle la nature du haut cresson 
à travers quoi courent haletants les zèbres 
à la parole ailée à la patte d’oseille 
depuis toujours par la rousse baptisés 
pour figurer là-bas en bas du dictionnaire 
 
nos noms nos mots et nos malherbes 
 
Raymond Queneau, Pour un art poétique, in Œuvres complètes, I, La Pléiade, 1989, p. 106 
 
•
 
MODESTIE 
 
Quand crois-tu quand crois-tu 
que cancre d’être cesseras 
et qu’encre tu plus ne gaspilleras 
à des conneries superflues 
 
qui es-tu ? qui te crois-tu ? 
te crois-tu toi ? me crois-tu moi ?  
l’encre perle au bout des doigts 
qui es-tu pour t’être ainsi pas tu ?  
 
j’écrivis et je me relus 
c’est les deux choses que je fis 
il n’y aurait peut-être pas de quoi être fier 
si ne m’étant ainsi relu 
aussi sec ne me tais-je 
 
Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, in Œuvres complètes, I, La Pléiade, 1989, p. 285 
 
 
Raymond Queneau dans Poezibao :  
Bio-bibliographie, extraits 1 (Murs musternés, aller chercher au fond des mers), extrait 2, notes sur la poésie, extrait 3, ex. 4 
 
 
 
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