[anthologie permanente] Pascal Commère (choix d'Alain Paire)

 

Mais le piétinement. Les hennissements ronflés
dans la nuit descendue, longtemps se rapprochant 
 
non pas un par un. Mais lentement si lentement liés 
tout ensemble par un fil de nuit et de sang. Rumeur ! 
 
Quand soudainement. Là. Par centaines, l'iris des yeux 
et les naseaux mêlés - lueurs frontales, crins et laines. L' 
 
immense troupeau. Tambourinant. Seul et sur nous bientôt. 
Chevaux en tête poulains chevaux de gorge, voix et souffles 
 
montant du flanc des mères. Le martèlement du trot, sabots 
les pierres heurtées. L'œil seul regard, l'agate de feu. Chiens, 
 
par deux ou trois. Unique flamboiement, au large. Tournant 
rameutant : vaches déjà moutons chèvres, la pleine vague. Et 
 
plus rien. Hormis les traces, sabots marques au sol. Vers l' 
arrière - en marge comme d'un drapé, remontant le cours. 
 
Cavaliers ! 
 
|○| 
 
Surgis. Un temps dans la lumière, lampe frontale. Voix rauques 
les syllabes crachées entre les encolures. Pied à terre, aussitôt 
 
assis sur les talons, ou posés seulement genou au sol. Derrière,  
les hongres piaffant, un mètre ou deux s'ils ne les touchent, 
 
cuir contre cuir, chanfreins bas. Repartis déja, c'est tout comme 
piochant des antérieurs, poitrail. Longe aux doigts - Tournant 
 
jusqu'à se piétiner. D'une main chasser la croupe dans le noir 
naseaux qui ronflent, balançant du col dans le grand voyage 
 
arrêtés soudain détachés du troupeau. Hennissements 
un temps encore là-bas, où le piétinement poursuit 
 
Cavaliers ! 
 
|○| 
 
Acceptant tartine et bol de thé, deux ou trois gorgées. 
L'un d'eux plus âgé - visage de vieux carton, chapeau 
 
les autres plus jeunes. Demandant à fumer - le père sans doute 
tabac dans une main la longe, de l'autre roulant sa cigarette 
 
grandes bouffées, braise, unique point rouge. Quand debout 
les quatre ensemble, d'un geste ramassant l'uurga jetée à terre 
 
le pied à l'étrier déjà, tournoyant, une main au pommeau 
de l'autre la perche qui heurte en montant la selle. Hongres 
 
virevoltant, nerfs en feu. Trois mots un prénom 
jeté dans la nuit - Jantsaw, braise aux lèvres 
 
Cavaliers ! 
 
|○| 
 
Soudés ! Chevaux et hommes, les uns aux autres 
de la peau touchant la terre et l'herbe entre les pattes 
 
frissonne, genou chaud, touchant la nuit d'où ils  
viennent avec l'herbe qu'ils poursuivent, et la terre 
 
repartant, trot serré, les talons rentrant dans les flancs 
demandant d'où et pourquoi. Surpris. Ou habitués déjà 
 
Chevaux naseaux dilatés robe luisante qui fume, petits  
chevaux parmi nous en chemin sous le grand chariot 
 
comme jamais, bergers. Un seul d'entre eux, le père 
les autres dans la nuit, muets. Des visages tout au plus 
 
une tartine oui, avalée aussitôt. Feuilles et tabac 
remerciant du cadeau  - le tout glissé en un éclair 
 
sous la deel. Longeant la route à nouveau si longue  
dans la nuit. Sans lumière autre que leurs yeux 
 
Cavaliers ! 
 
|○| 
 
Ce que tu fus sans savoir bien ce qui demeure - l'obscur 
lacis, l'appoint du gris au soir qui tombe. Tu le croyais.  
 
Être se pouvait-il, libre aux confins de toi sans rien autour 
sinon terre et flaques, l'ovale d'un cercle qui se restreint 
 
à mesure que gagne la ténèbre 
 
|○| 
 
Qu'as-tu à voir que tu choisisses d'être là où rien - rien  
ne s'écrit qu'herbe rase, le plomb usé des mots. Tu le sais.  
 
Qu'une ombre brisée au vent, le carquois d'herbe sèche 
de ce qui s'éveille, désarmé. Un songe amoindri, à peine 
 
le jour s'en empare. La vie pauvre 
 
 
[choix d'Alain Paire] 
 
Poèmes extraits de Tashuur, Un anneau de poussière, éditions Obsidiane, février 2012, quatre-vingt-neuvième volume de la collection Les Solitudes. Pages 53 - 58. 
 
Jacques Josse a rendu compte de ce recueil sur ce lien du site Remue-net. Dimanche 13 mai 2012, pendant l'émission de France-Culture, çà rime à quoi ?, l'auteur s'entretenait avec Sophie Nauleau à propos de Tashuur, terme qui désigne la petite lanière que les cavaliers mongols gardent à leurs poignets et qu'ils utilisent à la fois comme fouet et comme signe de ralliement. Pascal Commère a tout d'abord évoqué le souvenir de son ami l'éditeur Thierry Bouchard qui enveloppait de papier de soie tous les livres de sa bibliothèque. Il a lu deux blocs de prose de ce recueil, les pages 11 et 67. Son livre fait suite à un séjour de six semaines effectué en Mongolie, en septembre 2005. Dernier livre de Pascal Commère paru en décembre 2011 aux éditions Le Temps qu'il fait, Le petit cheval d'Ostrava.   

 

Pascal Commère dans Poezibao : bio-bibliographie, annonce parution Annonce de passage d’un dix cors….., extrait 1, Graminées et Les Commis (parution), extraits 2